Mercredi 18 mai 2005

Ce matin-là, je griffonnais comme à mon habitude dans le métro. C'était critique, le genre de moment où il vaut mieux que la rame n'entre pas dans la station de destination. Parce qu'alors, il faut descendre sans perdre la page du cahier dans la bousculade provoquée par tous ces gens pressés d'aller travailler (on se demande vraiment ce qui leur passe par la tête !), ne pas se laisser entraîner par la vague du "précipitons-nous vers l'escalator" et rester le temps qu'il faut sur le quai pour finir de poser la phrase voire l'idée nécessaire pour que ce soit percutant et pil poil bien senti.

Je griffonnais donc dans une certaine fièvre quand je sens une présence. Un regard surout et plutôt dérangeant car directement posé à la verticale de la page visée par mon stylo et donc au-dessus de mon épaule. Je lève les yeux : mais oui, il y a bien un type assis à côté de moi tranquillement en train de lire ce que j'écris. Il peut pas faire comme tous les parisiens celui-ci et s'agripper à un bouquin pour passer le temps ? Je me tortille un peu pour lui masquer la page. Il tourne la tête pour faire genre "moi, mais non, je regardais juste défiler ces jolis tunnels glauques et graffés par la fenêtre". Et puis, je le sens, à nouveau. Lui aussi, il s'est un peu tortillé, sans compter qu'il est plus grand que moi. Il lit. Peinard. Je commence un peu à être furieuse. Surtout qu'il me fait perdre le fil cet ahuri. Il me donne des pensées étranges : si c'est quelqu'un de très intelligent, il faut que je fasse attention à ne pas faire de fautes sinon il va croire que je me la joue à écrire dans le métro alors que je ne sais pas épeler correctement le moindre mot. Je vous jure : ce serait à moi de faire gaffe en plus !

Je vois donc avec soulagement le métro arriver à ma correspondance. Me voici happée par la horde de costumes-cravates et tailleurs, cartables et clochards, direction le métro suivant. Mais là, à côté de moi, le type à ma droite ce ne serait pas... Non, mais il me suit en plus. Ca devient délirant. Et un peu flippant. Il dévierait de sa trajectoire de bon petit travailleur pour lire des gribouillis sur un cahier à spirales ? Ou est-ce un malade ? Un pervers ? Arrivée sur le quai, ça se confirme. Il reste un peu en arrière mais il est là.

Je monte précipitamment dans la rame pour trouver presque toutes les places vides (c'est ma veine, surout que c'est pas vraiment habituel). Je ne le vois plus. Je m'assieds, me remets à griffonner, croyant l'avoir semé dans la bousculade. Puis, je vois un type s'asseoir en face de moi. Je lève la tête : c'est lui ! Sauf qu'il a fait un mauvais calcul. Sauf aussi que j'en ai assez. Alors je ne me dégonfle pas : "Ca va être beaucoup moins pratique pour lire comme ça !" Il rougit, surpris. Il ose pourtant me répondre que ce n'est pas bien grave, il peut lire à l'envers. Irréel. Il me demande ce que j'écris, si c'est un roman. Je me dis qu'il ne va pas tarder à me demander mon numéro de téléphone. Mais non. Je me permets donc de lui dire que c'est très désagréable ce qu'il a fait et que ça me déconcentre. Il s'excuse. Il me laisse recommencer à écrire mais ça n'est plus ça : je sens son regard sur le cahier. Je n'ai même plus vraiment envie. C'est juste pour me donner une contenance. Il m'a tout gâché. Je me demande surout s'il compte m'accompagner jusqu'au travail. Il n'a pas l'air méchant mais bon... on ne sait jamais, comme on dit. Finalement, il se lève à la station suivante. Ca avait l'air d'être aussi son itinéraire matinal. Il ne me demande rien. Il me glisse juste sa carte en me disant : "Si vous voulez être lue un jour, moi, ça m'intéresse." Je regarde la carte. Il s'appelle Aziz. Il travaille chez edf. Je lui souris. "Bonne journée."

Il y a parfois des rencontres insolites et pas que des mauvaises surprises dans le métro parisien. Ce matin-là, je n'ai pas été très productive mais je me suis dit que ça valait peut-être la peine que je continue à griffonner.

Ambre

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Mercredi 18 mai 2005

Voici pour ceux que ça peut intéresser un morceau de poème choisi dans Le Miroir. Vous aurez deviné que lorsque je parle de prose rimée, je ne me prends pas pour Verlaine ou quelque autre grand artiste : il s'agit plutôt de textes chantants et mélodieux qui peuvent parfois dériver en alexandrins sans que je m'en aperçoive. Le souci de la narration m'impose toutefois plus de légèreté et de simplicité la plupart du temps. Mais j'ai toujours essayé de conserver ce ton qui fait qu'on croit naviguer dans une ronde enfantine et un paysage de conte de fées. Sur ce, bonne lecture...


Le vent murmure à mon oreille toutes les beautés que la nature me cache. La terre douce sous les sabots des chevaux porte le soleil dans ses grains, les herbes hautes froissées se frôlent en vagues régulières et lentes, la résine embaume avec volupté des bulles d’air autour de bois de pins, quelques parfums mélangés et subtils s’allient au chant incessant des insectes, un voile bleuté descend sur chaque forme, fantasmatique paysage à lucioles que troue de sa vivacité sauvage le galop souple de nos montures grisâtres. Le vent murmure et porte mes pensées, les dépoussière et les fait s’envoler. Je parle au vent, au crépuscule qui vient, je parle à la vie qui me joue bien des tours. Je sens dans le vent des odeurs de mystère, il porte en lui un air marin malsain. Il porte des réponses qui ne sont pas pour moi, il pose du bleu dans mon coeur et mon âme, juste le temps de savoir où je vais, juste pour éclairer un peu ma voie. Son doux murmure n’est pour moi que silence, paisible plage de réflexion intense.

Sommes-nous seuls ? Je ne sais plus, pas l’ombre d’une silhouette, pas d’impression ou de regard étrange. Mais surtout pas une parole encore, pas un échange, je garde tout. Je livre au bleu de ce début de nuit mes chaotiques et intimes pensées, celles qui ne seront jamais pour personne. Si je suis seul ? J’en suis certain.

Je garde pour le vent, qui se taira pour moi, mes rêves décalés, mes songes éveillés. Je lui confie mes doutes, mes questions, mes déroutes. Qui saurait se vanter d’avoir peur de soi-même ? Le rêve reste pourtant une chose commune mais jamais je n’avais à ce point voyagé, divagué, imaginé, en l’espace d’une nuit. Des rêves en guise de prophéties, des visions conçues en plein jour, des souvenirs que je n’ai pas vécus, trop d’étrangetés me poursuivent. Dans une vie, qui déjà n’est plus mienne, la normalité remplissait mes jours. Dans cette vie, qui aujourd’hui m’appelle, la folie me gagne peut-être goutte à goutte. Dans le bleu du vent mes songes apparaissent, toujours se rapportant à deux qui ne sont qu’une, aux yeux de chat sournois et innocents, à cette fille qui trace mon destin. Avant elle, rien ; mais après, je ne sais. Son apparition est cause de tout, et tout revient toujours à elle, rêves, illusions, visions. Elle est celle qui m’entraîne loin de moi et des miens, celle que je suis malgré moi et pour elle, qui ne contraint jamais et n’attend rien de moi.

Le galop régulier, le vent à mon oreille, le bleu couvrant ma vue m’enjoignent de cesser, réclament mon retour et dénient l’abandon. Aucune menace réelle et tant de fortes craintes sur cette route en bout de course, vers cette quête sans issue. Et tant d’éléments intrigants, tant de ces phénomènes non naturels mais pas encore assez effrayants : cette bille de cristal scintillante, cette silhouette fantomatique, ces souvenirs d’un ailleurs inconnu, cet attachement soudain et irraisonné. Le vent caresse mes cheveux, effleure ma peau, plisse mes yeux, fait danser devant moi les crins de la jument qui le défie. Aucune marque d’affection depuis cet unique baiser : venait-il juste encourager mon cœur et mon âme à la suivre ? Je n’en réclamais pas autant, je n’attends plus rien à présent. Ce souvenir est-il réel, noyé dans le bleu de la nuit ?

D’autres coïncidences comme cette ressemblance, imaginée peut-être mais aussi vraie peut-être. Est-elle la dame tant attendue qu’il lui faut fuir son propre castel ? Le vent me souffle que la dame serait un double de la fille, idée saugrenue mais pas moins que celle de suivre notre chemin... La dame craindrait tant ma compagne qu’elle nous surveillerait pas à pas ? Beaucoup trop de coïncidences mais faut-il que je croie le vent ? Il élabore dans mon esprit de bleu profond ensorcelé toute une histoire qui ne se peut, des suppositions bien fantasques. Et puis, après tout, pourquoi pas ? Bien des gens parlent sorcellerie. Je n’y crois guère. Le vent s’affole. Je secoue la tête. Il se tait.

« Là. »

Plus de galop, adieu le vent. Le bleu tourne au noir aveuglant. Devant nous enfin un refuge. Ne plus penser, ne pas parler, demain viendra avec des mots.


Ambre

(Texte protégé par dépôt à la SGDL)

 

 

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