Ce matin-là, je griffonnais comme à mon habitude dans le métro. C'était critique, le genre de moment où il vaut mieux que la rame n'entre pas dans la station de destination. Parce qu'alors, il faut descendre sans perdre la page du cahier dans la bousculade provoquée par tous ces gens pressés d'aller travailler (on se demande vraiment ce qui leur passe par la tête !), ne pas se laisser entraîner par la vague du "précipitons-nous vers l'escalator" et rester le temps qu'il faut sur le quai pour finir de poser la phrase voire l'idée nécessaire pour que ce soit percutant et pil poil bien senti.
Je griffonnais donc dans une certaine fièvre quand je sens une présence. Un regard surout et plutôt dérangeant car directement posé à la verticale de la page visée par mon stylo et donc au-dessus de mon épaule. Je lève les yeux : mais oui, il y a bien un type assis à côté de moi tranquillement en train de lire ce que j'écris. Il peut pas faire comme tous les parisiens celui-ci et s'agripper à un bouquin pour passer le temps ? Je me tortille un peu pour lui masquer la page. Il tourne la tête pour faire genre "moi, mais non, je regardais juste défiler ces jolis tunnels glauques et graffés par la fenêtre". Et puis, je le sens, à nouveau. Lui aussi, il s'est un peu tortillé, sans compter qu'il est plus grand que moi. Il lit. Peinard. Je commence un peu à être furieuse. Surtout qu'il me fait perdre le fil cet ahuri. Il me donne des pensées étranges : si c'est quelqu'un de très intelligent, il faut que je fasse attention à ne pas faire de fautes sinon il va croire que je me la joue à écrire dans le métro alors que je ne sais pas épeler correctement le moindre mot. Je vous jure : ce serait à moi de faire gaffe en plus !
Je vois donc avec soulagement le métro arriver à ma correspondance. Me voici happée par la horde de costumes-cravates et tailleurs, cartables et clochards, direction le métro suivant. Mais là, à côté de moi, le type à ma droite ce ne serait pas... Non, mais il me suit en plus. Ca devient délirant. Et un peu flippant. Il dévierait de sa trajectoire de bon petit travailleur pour lire des gribouillis sur un cahier à spirales ? Ou est-ce un malade ? Un pervers ? Arrivée sur le quai, ça se confirme. Il reste un peu en arrière mais il est là.
Je monte précipitamment dans la rame pour trouver presque toutes les places vides (c'est ma veine, surout que c'est pas vraiment habituel). Je ne le vois plus. Je m'assieds, me remets à griffonner, croyant l'avoir semé dans la bousculade. Puis, je vois un type s'asseoir en face de moi. Je lève la tête : c'est lui ! Sauf qu'il a fait un mauvais calcul. Sauf aussi que j'en ai assez. Alors je ne me dégonfle pas : "Ca va être beaucoup moins pratique pour lire comme ça !" Il rougit, surpris. Il ose pourtant me répondre que ce n'est pas bien grave, il peut lire à l'envers. Irréel. Il me demande ce que j'écris, si c'est un roman. Je me dis qu'il ne va pas tarder à me demander mon numéro de téléphone. Mais non. Je me permets donc de lui dire que c'est très désagréable ce qu'il a fait et que ça me déconcentre. Il s'excuse. Il me laisse recommencer à écrire mais ça n'est plus ça : je sens son regard sur le cahier. Je n'ai même plus vraiment envie. C'est juste pour me donner une contenance. Il m'a tout gâché. Je me demande surout s'il compte m'accompagner jusqu'au travail. Il n'a pas l'air méchant mais bon... on ne sait jamais, comme on dit. Finalement, il se lève à la station suivante. Ca avait l'air d'être aussi son itinéraire matinal. Il ne me demande rien. Il me glisse juste sa carte en me disant : "Si vous voulez être lue un jour, moi, ça m'intéresse." Je regarde la carte. Il s'appelle Aziz. Il travaille chez edf. Je lui souris. "Bonne journée."
Il y a parfois des rencontres insolites et pas que des mauvaises surprises dans le métro parisien. Ce matin-là, je n'ai pas été très productive mais je me suis dit que ça valait peut-être la peine que je continue à griffonner.
Ambre
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