Alors que je montais encore à cheval tous les samedis matin à l’écurie de course, j’ai commencé à prendre des cours d’équitation. Une année, à la rentrée des classes, mes parents m’ont annoncé qu’ils avaient bien étudié leur budget et que ce serait possible. Je devinais derrière cette discussion d’intenses conversations entre eux. Ma mère n’était pas très enthousiaste mais elle cédait devant l’évidence : je ne renoncerai pas. Il a fallu choisir un centre équestre parmi les trois plus proches de chez nous : j’en éliminais un d’office (celui où je montais avec mon école car je jugeais l’instructeur trop dur avec les chevaux), je fis un essai dans les deux autres pour choisir le plus éloigné mais le mieux équipé, le mieux entretenu.
Ce fut le début de la découverte de l’équitation pour moi. En réalité, je ne savais pas faire grand chose si ce n’est rester en selle. Je découvris le mal aux fesses (apprentissage du trot assis), le mal aux cuisses (apprentissage du trot enlevé sans étriers), le mal partout (tiens-toi droite, baisse les talons, tourne tes poignets, lève la tête…). J’appris à faire confiance : saut sans étriers, saut sans les mains, saut les yeux fermés, galop bras levés yeux fermés, etc. Je suis tombée : ce n’était pas la première fois mais ça a continué comme il se doit. J’ai appris à me taire quand j’avais mal après un retour à la maison qui avait donné ça : « Si tu as mal, autant arrêter tout de suite ! » J’ai progressé, j’ai appris à ne pas traiter les chevaux comme des mobylettes. J’appréciais les trois heures hebdomadaires au centre équestre non seulement parce que je montais mais aussi parce que je passais du temps avec les chevaux et surtout du temps en forêt. Mon père m’amenait toutes les semaines et nous partions parfois plus tôt pour une petite chasse aux cèpes ou à la châtaigne pendant l’automne.
Je continuais donc. Une fois par semaine, équitation académique. Une fois par semaine, monte des trotteurs. Sous le regard toujours désapprobateur de ma mère. Je sais aujourd’hui qu’elle avait peur. A ses yeux, les chevaux sont d’énormes bêtes qui puent et qui sont surtout dangereuses. A l’époque, j’étais en conflit permanent avec elle (comme toute adolescente qui se respecte) à ce sujet plus que sur tout autre : je ne comprenais pas, je pensais qu’elle ne me comprenais pas, qu’elle voulait me brimer, que je n’avais pas à subir son mépris de chevaux.
En grandissant, les choses se sont tassées : je bossais et je me payais moi-même les cours d’équitation et je ne dépendais plus de personne une fois le permis en poche. Le fermeture de l’écurie de course a été un petit drame (je m’étais habituée à voir partir les chevaux que j’aimais, que je réformais même parfois pour leur éviter l’abattoir… alors toute l’écurie ne faisait que multiplier un peu mon sentiment de perdre une partie de ma famille). Je n’ai fait que monter plus souvent au centre équestre et arrêter le vélo. Participer de temps à autre à un petit concours d’entraînement avec des chevaux de club qui n’avaient pas envie de sauter. Me faire mal une fois méchamment sur le cross et en être sérieusement affectée. Devenir une assez bonne cavalière, surtout sur le plat.
J’ai cependant toujours continué à chercher les bons plans. Comme je me débrouillais bien, des propriétaires me demandaient de monter leurs chevaux en reprise ou en promenade (Roy, Erwan, Bogosse, Tolbiac). Ca m’amenait parfois loin dans le Médoc ou dans les Landes mais j’avalais les kilomètres avec bonheur pour une heure avec un cheval. J’ai mené des balades pendant un été en Dordogne et j’ai compris que ce n’étais pas pour moi : exploiter les chevaux jusqu’au bout sous prétexte qu’ils devaient mériter leur ration ne me plaisait vraiment pas. A cette occasion, ma famille m’avait rendu visite dans mon exil estival et j’ai pu mettre tout le monde en selle pour une heure… y compris ma mère. Exploit que je n’aurais jamais cru possible. « Aha, mais il bouge – Oui, Maman, c’est un animal, vivant, il bouge et il va bouger pendant une heure – Aha, mais qu’est-ce qu’il fait là ? – Il s’ébroue, c’est comme quand tu éternues – Aha, mais c’est drôlement haut… » Elle a aussi fait l’effort de venir me voir monter une fois de temps à autre sans bien comprendre ce qui se passait. Elle m’a vu tomber une fois et j’ai cru qu’elle allait en faire une attaque : c’est là que j’ai réalisé qu’elle avait peur de tout ça. J’avais vingt ans, je ne comptais plus mes chutes et elle était livide devant mon visage griffé par les ronces et mon oreille déchirée. Mon père riait. Tout un folklore ! Durant les dernières années passées en Gironde, Max m’accompagnait souvent. Il aimait passer du temps dans les bois à regarder les chevaux travailler. Je montais aussi avec mon amie A. avec qui j’avais de longues conversations au sujet de l’équitation.
Ce bon temps a duré jusqu’à notre départ pour Paris. Sevrage total et brutal. Non que les centres équestres manquent mais plutôt que nous n’avions pas les moyens (financiers et de locomotion). J’ai dû me serrer la ceinture pendant quatre ans. Je montais une fois de temps en temps quand je me rendais à Bordeaux. Lorsque nous avons acheté une voiture, j’ai essayé de reprendre. Ce ne fut pas bien réussi. J’avais besoin de reprendre de la condition physique, des repères, de retrouver mes marques. Mon niveau technique était trop haut pour la plupart des reprises, trop bas pour celle où l’on m’avait mise étant donné mon arrêt de quatre ans. J’y allais presque à reculons tant cette remise en selle était violente. J'ai quand même réussi à tomber sur le cheval que personne ne voulait monter mais en qui j'avais confiance (merci Carlino !, tu as fait remonter de vieux souvenirs) pour me relancer un peu. Mais j’ai cru que je n’aimais plus monter : je voulais reprendre mais je n’avais plus cette envie, cette niaque qui me poussait à parcourir des kilomètres pour monter. J’avais perdu le virus car je n’arrivais plus à retrouver mes sensations. Je ne montais pas régulièrement : tous les prétextes étaient bons pour sauter un cours. Une honte !
Au final, j'ai arrêté. Ca ne servait à rien. Et puis il y a eu K-Roll, du forum équitation, qui est venue me tirer de là. Elle m'a tout simplement proposé de monter son J, un jeune cheval vif et intelligent qui devait apprendre. Ca tombait bien. C'était loin mais ce n'était pas grave. J était formidable, gentil, doux, à l'écoute. Il apprenait vite. Et comme on ne travaillait que de la base (pas, arrêt, pas, trot, tourner à droite, tourner à gauche, enjamber des barres à terre), j'ai pu me remettre dans le bain en douceur. Un vrai bonheur.
Du coup, à mon arrivée en Belgique, j'ai pu reprendre pour de bon. Pour ce qui est des choses un peu techniques, je suis encore un peu à l'ouest mais je me débrouille. Je retrouve des sensations et l'envie. Je monte toutes les semaines. J'y vais avec un plaisir évident : je me lève avec la boule au ventre le jour de ma reprise parce que j'ai le trac et parce qu'il me tarde trop. Comme au bon vieux temps. Je me mets à lire des tas de trucs pour me tenir au courant et continuer à apprendre. Et la cerise sur le gâteau c'est que Max aussi s'y est mis. On se régale et je revis. J'ai même gardé mes vieilles habitudes : à moi les chevaux caractériels dont personne ne veut...
Voilà la fin de mon histoire avec les chevaux. Au moins jusqu'à aujourd'hui car j'espère que ça va continuer. Avec en point de mire l'acquisition de deux chevaux à plus ou moins long terme... Je sais, ça a été long mais c'est pas facile de raconter 20 ans de passion en deux articles. Soyez contents : je vous ai épargné le nom de tous les chevaux que j'ai croisés (si je ne peux pas jurer me souvenir de tous, je garde quand même en mémoire la plupart d'entre eux : de vrais amis qu'on n'oublie pas)...
Ambre
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